Attrape-regards

 

 

Les attrape-rêves de Marianne Frossard ont été installés en pleine nature, sur le parcours du Sentier Sculpturel de Mayronnes au cours d’une manifestation collective réunissant douze artistes contemporains pendant l’été 2011. Contrairement à la densité des œuvres matérielles exposées à même le sol, les quinze dispositifs légers et aériens de cette artiste d’origine champenoise ont été ainsi suspendus aux branches des arbres d’une forêt des Corbières. Cette démarche « à ciel ouvert » questionne à la fois le lieu d’exposition de l’œuvre et son mode de réception par son spectateur. François Méchain, sculpteur et photographe, dans un récent entretien avec le philosophe Michel Guérin, rappelle toute la difficulté à cerner les caractéristiques d’un lieu, et par là-même, à cibler l’esprit qui s’en dégage.

 

 

Un lieu c’est avant tout de la complexité. C’est une accumulation d’indices issus de niveaux fort différents où se mêlent histoire, économie, politique, météorologie et bien d’autres… mille ingrédients qu’il faut trier, éliminer, re-lier pour en extraire un ultime substrat qui doit être rapidement accessible au public, qui doit le toucher comme le tireur touche sa cible.[1]

 

 

Marianne Frossard instaure ici une corrélation étroite entre l’esprit et le lieu dans le processus de l’in situ ; elle permet ainsi de questionner leur relation sur les plans à la fois matériels et immatériels. Issus de la culture amérindienne, les attrape-rêves relèvent d’un oxymore et opposent également matérialité et virtualité : ces objets artisanaux se déclinent le plus souvent autour d’un anneau central, et d’un tissage d’éléments hétéroclites filtrant les mauvais rêves de la nuit qui seront ensuite détruits par les premières lumières du jour. Réactualisant à travers ces dialogues diurnes et nocturnes la démarche de Georges de La Tour, Marianne Frossard laisse la lumière naturelle, elle-même tamisée par le branchage du sous-bois, traverser ses installations évidées. Telle une Pénélope contemporaine, elle (re)tisse ainsi des liens entre l’ombre et la lumière à travers l’agencement du vide et du plein.

Les fragments du paysage, reflétés par des insertions de miroirs accentuent la perte de nos repères visuels : les attrapes-rêves se muent ainsi en attrape-regards, égarant le promeneur-spectateur dans un subtil dispositif d’intrication entre intérieur et extérieur. Ces œuvres se retrouvent ainsi en totale harmonie avec leur lieu d’accueil, lui-même sujet à une ambiguïté spatiale : lorsque nous marchons dans une forêt nous sommes en effet à la fois à l’extérieur, vis-vis de notre habitation, et à l’intérieur de l’espace délimité par les arbres. Le dedans et le dehors, ainsi évoqués par le tissage bidimensionnel de ces formes évidées, nous rappellent également que la plupart de nos peurs enfantines sont nées au cœur d’une forêt profonde, source inépuisable d’un imaginaire occidental foisonnant. Les attrape-rêves, mis en scène comme des allégories de genius loci, adoucissent néanmoins nos peurs ancestrales à travers leurs plumes, laines, dentelles et autres matériaux emprunts de douceur. Du Rêve de là-haut la lune, au Rêve de voyage, sans oublier le Rêve de l’indien, les titres de chaque élément connotent l’idée d’une évasion poétique et fantasque, en écho aux aventures du jeune Baron perché circulant aux milieu des yeuses.

La structure réticulaire du tissage peut également s’envisager comme une évocation des réseaux actuels de communication, qui nous relient instantanément à chaque endroit de la planète (Marianne Frossard envisage par ailleurs de rassembler ultérieurement ces quinze éléments dans un gigantesque attrape-rêves). La composition hétéroclite de chaque élément  semble ici nous protéger de la virtualité croissante d’une surmodernité lisse, froide et pixellisée. Tels des signaux visuels accrochés par un petit poucet nostalgique, ces attrape-rêves battus par le vent le soleil et la pluie revalorisent une matérialité sensuelle et poétique : ils tiennent ainsi à distance les terreurs nocturnes d’un futur totalement numérique et aseptisé.

 

Sophie Limare.



[1] François Méchain, Entretien Michel Guerin et François Méchain in Michel Guérin et Pascal Navarro Les limites de l’œuvre, Vitrolles, Publications de l’Université de Provence, 2007, p. 57.